23 Oct « Le progrès suppose que le temps est constructeur ; l’innovation qu’il est corrupteur «
Innovation et progrès : comment construire un futur souhaitable ?
Siècle après siècle, le progrès technique a amélioré notre santé, développé notre mobilité et transformé notre compréhension du monde. Pourtant, l’innovation technologique ne suscite plus systématiquement l’enthousiasme. Ses conséquences sociales, environnementales ou éthiques interrogent de plus en plus citoyens, entreprises et décideurs.
Comment réconcilier innovation technologique et progrès de société ? Comment faire de l’innovation un outil au service d’un futur souhaitable ?
La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD) a consacré une rencontre Longue-Vue à cette question en réunissant scientifiques, chercheurs et spécialistes de l’innovation, du débat public et de l’éthique.
Quand le progrès technique ne suffit plus
Pour discerner l’avenir, il faut parfois regarder vers le passé.
Que penseraient Diderot, D’Alembert ou Condorcet de notre société contemporaine ? Cette question, le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein propose de l’explorer à travers une expérience de pensée.
« Imaginez une capsule temporelle. Dans cette machine à voyager du passé vers le présent, plaçons les philosophes du XVIIIe siècle et invitons-les dans une visite guidée de notre présent. »
Ils découvriraient une société dans laquelle l’enseignement est largement accessible, où les connaissances scientifiques se sont considérablement développées, où l’électromagnétisme, les télécommunications ou encore la conquête spatiale ont profondément transformé notre quotidien.
« Ils vont trouver ça incroyable, voire au-delà de leurs espoirs, n’est-ce pas ? »
Mais que penseraient-ils en découvrant que ces avancées scientifiques et techniques n’ont pas supprimé la pauvreté, les inégalités ou les tensions sociales ?
Pour Étienne Klein, il y a là une forme d’« allotélie » : le but initialement recherché n’est pas nécessairement celui qui est finalement atteint.
Une prouesse technique ne se transforme donc pas automatiquement en progrès humain, social ou politique.
Innovation et progrès : deux notions différentes
Cette distinction est essentielle pour comprendre notre rapport contemporain aux technologies.
Pendant longtemps, l’idée de progrès associait avancée scientifique et amélioration de la société. Mais cette relation n’a rien d’automatique.
Pour Étienne Klein, il faut notamment revenir à l’histoire des mots.
À l’origine, le terme « progrès » possède une dimension spatiale : progresser, c’est avancer vers une destination. Le progrès implique donc une direction et un objectif.
Kant y voyait une idée « consolante » : croire au progrès permet d’imaginer un futur meilleur et de donner un sens aux efforts nécessaires pour l’atteindre.
« Croire au progrès, c’est configurer le futur à l’avance de manière positive et constructive, c’est relativiser le négatif en sachant que tout n’est pas condamné à aller toujours mal, et que le négatif est ferment du meilleur », résume Étienne Klein.
Le mot innovation possède une autre histoire. Issu du vocabulaire juridique, il désignait initialement une modification permettant à un contrat de rester valable lorsque son contexte évoluait.
Étienne Klein en tire une distinction éclairante : alors que le progrès suggère une trajectoire vers un avenir meilleur, l’innovation peut aussi constituer une manière de s’adapter à un environnement qui change.
« On passe donc d’un temps constructeur, avec le progrès, à un temps corrupteur, avec l’innovation. »
Étienne Klein
Pourquoi l’innovation technologique suscite-t-elle de la défiance ?
Les sociétés contemporaines savent désormais qu’une innovation technique n’entraîne pas automatiquement un progrès collectif.
Cette prise de conscience contribue à expliquer certaines résistances aux nouvelles technologies.
François Miquet-Marty observe ainsi des sociétés de plus en plus fragmentées, dans lesquelles les groupes sociaux ne partagent pas nécessairement les mêmes représentations du futur.
Certains voient dans l’innovation une source d’opportunités ; d’autres y perçoivent une menace pour leur emploi, leur environnement, leur mode de vie ou leurs libertés.
La question n’est donc plus seulement : que permet cette technologie ?
Elle devient : à quoi sert-elle, à qui bénéficie-t-elle et quelles conséquences produit-elle ?
Quand la technologie rencontre les attentes des citoyens
Le projet de ville intelligente porté à Toronto par Sidewalk Labs constitue une illustration de ces tensions.
Le projet s’est heurté à une forte opposition citoyenne, notamment autour des questions de données, de gouvernance et de finalité du projet.
Pour Jacques Priol, fondateur de CIVITEO et président de l’Observatoire Data Publica, l’une des erreurs consiste à confondre les attentes d’un consommateur avec celles d’un citoyen ou d’un habitant.
Cette distinction pose une question centrale pour toute démarche d’innovation responsable : une solution technologiquement performante est-elle nécessairement socialement souhaitable ?
Autrement dit, la réussite d’une innovation ne peut plus être évaluée uniquement à travers sa faisabilité technique ou son potentiel économique.
Son utilité sociale, son acceptabilité et les conditions de son appropriation deviennent elles aussi déterminantes.
Du progrès à l’innovation : notre rapport au futur a changé
Au fil du XXe siècle, le vocabulaire du progrès s’est progressivement effacé au profit de celui de l’innovation.
Ce glissement n’est pas anodin.
L’innovation est aujourd’hui largement mobilisée pour répondre à des problèmes déjà présents : vieillissement, compétitivité, transition écologique, raréfaction des ressources, transformations numériques…
La technologie n’est donc plus seulement associée à la promesse d’un avenir meilleur. Elle est aussi appelée à réparer, adapter ou transformer le présent.
Cette évolution contribue à modifier notre rapport au futur.
Étienne Klein résume le paradoxe : « Soit le futur est présenté de manière attractive, et alors il n’est pas crédible, soit il est présenté de manière crédible, et alors il n’est pas attractif. »
D’où un enjeu majeur : retrouver la capacité à imaginer collectivement des futurs à la fois crédibles et désirables.
Imaginer le futur collectivement
Pour François Miquet-Marty, auteur de Réinventons le progrès !, l’une des pistes consiste à « réinventer un progrès avec tous les publics et présentant des intérêts pour le plus grand nombre ».
Le futur ne peut donc plus être seulement imaginé par les scientifiques, les ingénieurs, les entreprises ou les institutions.
Il doit aussi pouvoir être discuté, expérimenté et construit collectivement.
Frédéric Gilli souligne à ce titre notre difficulté à nous représenter collectivement ce que nous souhaitons devenir.
Cette question dépasse largement le seul domaine technologique : elle touche à notre capacité à faire société et à définir ensemble ce que nous considérons comme souhaitable.
« Au XIIe siècle, le mot “débattre” désignait ce qu’il faut faire pour ne pas se battre. »
Étienne Klein
Débattre des technologies en s’appuyant sur la connaissance
Construire collectivement le futur suppose également de disposer d’un cadre permettant de confronter les points de vue.
Face à des technologies complexes, le débat public doit pouvoir articuler expertise scientifique, attentes sociales et choix collectifs.
Pour Étienne Klein, l’enjeu consiste notamment à remettre de la méthode dans les échanges.
Frédérique Pain, Directrice de l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle, défend une approche fondée sur l’expérimentation :
« Penser et configurer le futur ne se fait pas de manière linéaire mais par l’expérimentation, avec une agilité radicale, en laissant une place au débat dans une approche pluridisciplinaire. »
Une démarche qui rejoint directement la logique de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : croiser les disciplines et les points de vue pour explorer les transformations avant qu’elles ne s’imposent.
Expérimenter pour construire des futurs souhaitables
Face à l’incertitude, il est tentant de chercher à prédire précisément ce qui arrivera.
Mais construire le futur ne signifie pas nécessairement le prévoir.
Il s’agit plutôt de formuler des hypothèses, confronter des imaginaires, expérimenter des solutions et mesurer leurs effets.
Cette approche permet de dépasser l’opposition simpliste entre technophiles et technophobes.
La question n’est plus d’être « pour » ou « contre » une technologie, mais de déterminer dans quelles conditions elle peut contribuer à un progrès réel.
L’éthique, condition d’une innovation responsable
Imaginer un futur souhaitable suppose enfin de définir les valeurs qui doivent guider l’innovation.
Pour Emmanuelle Rial-Sebbag, juriste et directrice de recherche à l’INSERM en bioéthique et droit de la santé, l’éthique permet précisément de construire ce cadre.
Dans le cadre de l’initiative Occitanie Data, elle travaille notamment sur les conditions permettant de construire la confiance entre les différents acteurs.
« Ce qu’il nous faut, c’est un cadre composé de valeurs qui permettent de construire des innovations qui vont être utiles, acceptables et utilisées dans un cadre de confiance qui réconcilie l’ensemble des acteurs. »
Utile, acceptable et digne de confiance : trois critères qui déplacent profondément la manière d’envisager l’innovation.
La performance technique ne suffit plus. Une innovation doit également pouvoir trouver sa place dans la société.
La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : imaginer et expérimenter les futurs
Cette réflexion est au cœur de la mission de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain.
Face à l’intelligence artificielle, aux transformations du travail, aux mutations environnementales ou aux nouveaux modèles économiques, l’enjeu n’est pas seulement de savoir ce que la technologie rendra possible demain.
Il consiste à décider collectivement ce que nous souhaitons en faire.
Comme le résumait Marie-Thérèse Mercier à l’issue de cette rencontre Longue-Vue, le rôle de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain est précisément « d’imaginer et co-construire des futurs qui soient souhaitables et acceptables pour l’ensemble des parties prenantes de la société ».
Une ambition qui donne au progrès une définition peut-être plus contemporaine : ne pas innover pour innover, mais expérimenter pour choisir le futur que nous voulons construire.