« Les compétences du futur sont déjà inscrites dans le cerveau de l’homo Sapiens »

« Les compétences du futur sont déjà inscrites dans le cerveau de l’homo Sapiens »

Métiers de demain : quelles compétences pour s’adapter au futur du travail ?

Depuis la fin du XXe siècle, les besoins du monde du travail ont profondément évolué. Les révolutions industrielle puis numérique ont successivement automatisé une partie des tâches manuelles et intellectuelles les plus répétitives.

De quoi bousculer des générations entières formées davantage à l’exécution qu’à la conception. Pourtant, créativité, capacité d’adaptation, coopération : depuis les débuts de l’Humanité, nos cerveaux sont justement conçus pour mobiliser ces compétences devenues essentielles aux métiers de demain.

Pour les entreprises, anticiper ces transformations reste complexe. C’est précisément l’un des sujets explorés par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD) avec les entreprises d’Occitanie : comprendre comment évoluent les métiers, identifier les compétences qui deviennent stratégiques et expérimenter de nouvelles réponses.

Plusieurs entreprises partenaires de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain se sont ainsi emparées du sujet lors d’ateliers collectifs de design thinking, avant de partager leurs réflexions à l’occasion d’une table ronde Longue-Vue consacrée au futur des métiers et des compétences.

Depuis 23 civilisations, les besoins humains n’ont pas changé

« On dit souvent que la société change, mais c’est faux : c’est la place de l’homme dans celle-ci qui change. »

Pour ouvrir cette rencontre consacrée au futur du travail, la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain a invité Jérémy Lamri, chercheur en psychologie sociale.

Il identifie cinq forces qui poussent l’humain à évoluer et qui, selon lui, sont les mêmes depuis des centaines de milliers d’années.

La première est notre besoin d’accéder à l’information. « Le premier besoin de l’humain, c’est celui d’accéder à de l’information », explique-t-il, rappelant que le point zéro de l’Histoire coïncide avec l’apparition des premiers écrits.

Vient ensuite le besoin de se connecter aux autres. De la famille à la tribu, puis à la cité, les humains ont toujours cherché à établir des relations, pour des raisons aussi bien transactionnelles que sociales.

Troisième besoin : accélérer les processus et supprimer les tâches parasites pour obtenir le meilleur résultat avec le moins d’effort possible. « Pour s’hydrater, on ne va plus chercher l’eau à la rivière, on ouvre le robinet. »

Le quatrième besoin concerne la standardisation, indispensable à la communication entre les populations : « Quel que soit le pays, les marches de nos escaliers sont toutes de la même hauteur, par convention. »

Enfin vient la reconnaissance individuelle, ce que le philosophe Georg Hegel associait au besoin de « faire entendre » sa voix.

Des besoins anciens, de nouvelles réponses

Si ces besoins humains fondamentaux restent relativement stables, les moyens d’y répondre ont profondément évolué.

« Depuis les années 1970, les acteurs du numérique en particulier ont profondément bouleversé les codes de la performance », observe Jérémy Lamri.

Les télécommunications puis Internet ont considérablement accéléré l’accès à l’information. Les réseaux sociaux ont transformé notre manière d’entrer en relation. Les révolutions industrielle et numérique ont simplifié de nombreux processus tandis que la mondialisation a renforcé la standardisation.

Ces transformations ont des conséquences très concrètes sur les entreprises, les modèles économiques et les métiers.

Guillaume Carmona, Directeur du Studio Ubisoft Montpellier, prend l’exemple du jeu vidéo : autrefois fondé essentiellement sur l’achat d’un jeu, le secteur a vu se développer de nouveaux modèles économiques — freemium, abonnement, services continus — qui transforment la manière de produire et de consommer le divertissement.

Une mutation qui dépasse largement les secteurs technologiques.

« Je ne connais aucune entreprise qui ne soit pas a minima digitale aujourd’hui », souligne Kim Trinh Trieu, Directeur Général Adjoint de HP France.

Le numérique reste un outil plutôt qu’un projet d’entreprise en soi. Mais des périodes de transformation rapide, comme la crise sanitaire de 2020, ont accéléré certains usages technologiques. L’impression 3D illustre notamment cette évolution en permettant de produire davantage au plus près de la demande et d’envisager de nouvelles formes de relocalisation de la production.

Automatisation : des compétences routinières aux compétences humaines

La transformation des métiers impose aux travailleurs comme aux entreprises une adaptation permanente.

« Les projets de nos clients impliquent sans cesse de se former à de nouvelles technologies en un temps record », explique Olivier Alluis, CEO de l’éditeur de logiciels Rakuten Aquafadas. « Cela demande une veille permanente pour se former et former les équipes. »

Car la progression du numérique et de l’automatisation modifie la nature même des compétences recherchées.

Selon Jérémy Lamri, « dans une société où les machines gèrent désormais mieux les tâches routinières que les humains, la demande en compétences routinières a baissé de 30 %, et celle en compétences non routinières a augmenté de 40 % ».

Ce que la révolution industrielle avait provoqué pour de nombreuses tâches manuelles, la révolution numérique l’étend désormais à certaines tâches intellectuelles répétitives.

« L’école du XXe siècle ne nous a pas préparés à ça. Elle a aligné les enfants en rang pendant des heures, car il fallait de la masse productive capable de travailler à la chaîne, mais aujourd’hui savoir exécuter ne suffit plus. »

« La plasticité du cerveau et sa capacité à apprendre est la même de 1 à 90 ans. »

Jérémy Lamri

Réapprendre à apprendre tout au long de sa vie

Cette évolution questionne directement notre conception de la formation et de l’employabilité.

Laurent Da Dalto, qui développe avec Mimbus des simulateurs dédiés à la formation aux métiers manuels, pointe les limites d’un système éducatif qui valorise encore insuffisamment certaines compétences non académiques et manuelles.

Dominique Brard, Directrice Générale de Talent Solutions, Manpower Group, interroge elle aussi un modèle dans lequel la formation initiale reste parfois déterminante tout au long de la carrière : « En entreprise, cela mène à des situations ubuesques où on demande encore à un professionnel de 57 ans ce qu’il a fait comme école. »

Dans un monde du travail en transformation permanente, l’enjeu se déplace : il ne s’agit plus seulement de posséder des compétences, mais de conserver la capacité d’en acquérir de nouvelles tout au long de sa vie professionnelle.

« Le XXe siècle est une aberration : au début de Sapiens, le quotidien de l’être humain était déjà de faire preuve de créativité et d’adaptabilité pour survivre. »

Jérémy Lamri

Créativité, adaptabilité et coopération : des compétences vieilles comme Sapiens

Notre propre progrès technologique condamnerait-il l’humain à rester sur la touche ?

Pour Jérémy Lamri, l’histoire de notre espèce suggère précisément l’inverse.

« Dans ce contexte, on pourrait croire que l’humain — non préparé — est mal barré. Mais ce serait oublier que dans l’Histoire, le XXe siècle est une aberration : au début de Sapiens, le quotidien de l’être humain était déjà de faire preuve de créativité et d’adaptabilité pour survivre. »

La spécificité d’Homo sapiens réside notamment dans sa capacité à analyser son environnement, identifier des opportunités ou des menaces et imaginer de nouvelles réponses.

« Dès les débuts de l’Humanité, ce qui faisait la différence entre la vie et la mort était la capacité de l’humain à voir en un bout de bois le potentiel d’une arme. Pour chasser un mammouth, il fallait faire preuve de capacité créative, d’esprit critique et de facilité à coopérer. »

Des qualités qui résonnent directement avec les compétences recherchées dans les métiers de demain.

Les 4C : les compétences clés pour les métiers de demain

Aujourd’hui, plus besoin d’inventivité pour chasser le mammouth. Mais face aux transitions climatique et numérique, à l’automatisation et aux transformations permanentes des organisations, créativité et capacité d’adaptation redeviennent stratégiques.

Les entreprises accordent ainsi une importance croissante aux compétences comportementales, ou soft skills.

« Hier on mesurait le quotient intellectuel — son QI — d’un individu, aujourd’hui on mesure son quotient émotionnel — son QE — et demain il y a fort à parier qu’on mesurera son quotient d’agilité — son QA », observe Kim Trinh Trieu.

Dominique Brard cite notamment le fonctionnement de la « piscine » de l’École 42, qui valorise moins les compétences détenues à un instant donné que la capacité à apprendre et à progresser.

Une évolution qu’elle résume ainsi : « Chez Manpower, mon rôle ne consiste plus à garantir l’emploi à vie mais l’employabilité à vie. »

Cette agilité peut notamment s’exprimer à travers les 4C :

Critical thinking, Creativity, Communication et Collaboration, soit pensée critique, créativité, communication et collaboration.

« Ces quatre C désignent la capacité à faire des liens entre des concepts existants dans un contexte donné, la capacité à penser la bonne chose au bon moment, la capacité d’échanger avec autrui et de se faire comprendre de lui, et enfin la capacité à trouver sa place au sein d’un groupe », résume Jérémy Lamri.

Comment préparer les entreprises aux métiers de demain ?

Reste à traduire ces principes dans la formation et dans l’organisation du travail.

Les outils existent déjà en partie. Les entreprises disposent notamment de dispositifs destinés à anticiper l’évolution des emplois et des compétences et à accompagner la mobilité professionnelle.

Mais les outils réglementaires ou organisationnels ne suffisent pas à eux seuls. L’enjeu consiste désormais à développer une véritable culture de l’apprentissage, de l’expérimentation et de l’adaptation.

C’est précisément dans cette logique que s’inscrit la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : aider les entreprises et les acteurs du territoire à prendre de la hauteur sur les transformations du travail, à anticiper leurs conséquences et à expérimenter de nouvelles réponses.

Car face à l’automatisation, aux transitions environnementales et aux évolutions rapides des métiers, la question n’est peut-être plus seulement quelles compétences possédons-nous aujourd’hui ?, mais sommes-nous capables d’apprendre suffisamment vite pour développer celles dont nous aurons besoin demain ?