L’économie de demain sera symbiotique

L’économie de demain sera symbiotique

Humain et nature : repenser notre relation au vivant avec la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain

Unis par les liens du vivant depuis des millions d’années, l’humain et la nature ne vivent pourtant pas toujours en harmonie. L’une des raisons ? Nous avons longtemps considéré notre environnement comme une ressource à notre disposition, alors que nous ne sommes, finalement, qu’un vivant parmi les vivants.

Partout, pourtant, des exemples de symbiose entre l’humain et la nature émergent. Des initiatives qui interrogent notre rapport aux écosystèmes, à la biodiversité et à nos modèles économiques.

La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD), en Occitanie, a consacré l’une de ses rencontres Longue-vue à ces nouvelles relations entre l’humain et le vivant.

Une table ronde peut-elle être symbiotique ? Autour d’une même table virtuelle étaient réunis l’artiste engagé Olivier Darné, l’auteur-réalisateur militant Cyril Dion, l’ingénieure et autrice environnementaliste Isabelle Delannoy et le directeur artistique Vincent Cavaroc.

Chacun a raconté ses histoires de réalignement entre l’humain et la nature. Ensemble, ils dessinent un autre récit : celui d’un être humain qui ne domine plus nécessairement son environnement, mais redevient un maillon du fonctionnement des écosystèmes.

Dans « écologie », il y a « vivant »

En 2015, Cyril Dion et Mélanie Laurent avaient marqué les esprits avec Demain, un tournage-enquête réalisé dans dix pays pour explorer les réponses possibles aux bouleversements écologiques.

Quelques années plus tard, Cyril Dion poursuit cette réflexion avec Animal. Un film qui déplace le regard : du seul changement climatique vers une interrogation beaucoup plus large sur notre relation au vivant.

« Avec Demain, nous voulions sortir d’une forme de sidération qui conduisait à regarder la destruction, pour proposer un autre récit et un autre horizon, rappelle Cyril Dion. Avec Animal, nous allons à l’étape suivante : celle du vivant. La question écologique est trop souvent cantonnée à la question climatique, ce qui la rend très technique et qui la réduit à des sommes de calculs réalisés dans des tableaux Excel. »

Convaincu par l’idée de Baptiste Morizot selon laquelle « le vivant nous a fait, et pas l’inverse », Cyril Dion s’intéresse à ces situations dans lesquelles l’humain et la nature retrouvent une forme de symbiose.

Car l’écologie désigne aussi les interactions entre les organismes vivants et leur milieu de vie.

« Si l’on admet que les autres espèces sont elles aussi des habitantes de plein droit, nous devons alors partager l’espace avec elles, or ce n’est absolument pas ce que nous faisons actuellement. Nous devons désormais construire des relations diplomatiques, des égards à ajuster avec le reste du vivant. D’ailleurs, notre paysage n’existerait pas sans les animaux qui l’occupent. Si les humains disparaissaient, les fourmis ne s’en rendraient pas compte ; par contre, l’inverse est faux. »

L’humain, un vivant parmi les vivants

Parmi les nombreuses histoires de symbiose racontées dans Animal, Cyril Dion revient sur celle des pumas de la Silicon Valley.

Ces prédateurs parviennent à évoluer à proximité d’un territoire extrêmement urbanisé grâce notamment à des corridors permettant de reconnecter leurs habitats.

« On a découvert que la présence de ces prédateurs avait un impact considérable sur les paysages », raconte Cyril Dion, qui s’est rendu dans une réserve naturelle proche de l’Université de Stanford à l’occasion du tournage de son film.

À Yellowstone, où les loups ont été réintroduits, le réalisateur évoque également les effets de la cascade trophique, c’est-à-dire l’ensemble des interactions entre prédateurs et proies et leurs conséquences sur les écosystèmes.

Carte des observations de puma et lynx roux — Bay Area Puma Project

« La présence de ces prédateurs fait diminuer la population des cervidés, ce qui permet aux arbres — moins mangés — de se régénérer, mais aussi aux petits prédateurs — chats forestiers, lynx, renards — de s’alimenter des carcasses. Les renards étant aussi des frugivores, ils participent à disséminer des graines, ce qui encourage le retour d’une diversité végétale, et donc l’absorption de carbone par les arbres. » Cyril Dion

Time is honey : quand les abeilles racontent notre rapport au vivant

Les expériences de symbiose entre l’humain et la nature existent également au cœur de nos villes.

À la fin des années 1990, Olivier Darné, qui se définit comme « art-griculteur », décide ainsi d’installer une ruche sur un trottoir de Paris.

L’objectif n’est pas seulement de produire du miel : il s’agit de faire émerger un nouveau regard sur notre environnement.

« On peut dire que c’est un miel de pays, un AOC du territoire. Une ruche est un écosystème, qui est lui-même en lien avec les autres écosystèmes. Le miel, ce butin du ciel, est ainsi un indicateur de la richesse du territoire où il est produit. »

Olivier Darné imagine ensuite des chambres de pollinisation XXL dans lesquelles il invite les passants.

« Enfermer un humain dans une ruche et le positionner à 60 cm de 80 000 abeilles lui permet de passer de la peur à la curiosité, et de reconstruire une relation essentielle au spectacle de la nature. »

Persuadé que « time is honey », Olivier Darné utilise également l’univers des abeilles pour questionner les dérives de notre modèle économique.

À l’occasion de la COP21, il installe ainsi un bureau de change(ment climatique) pour une banque alternative : la Banque du Miel.

« L’abeille est à la croisée de la crise économique et de la crise écologique : le miel est donc autant un butin qu’un butinage », sourit Olivier Darné.

Il imagine un « compte-épargne abeille » — autrement dit, un compte qui épargne les abeilles — permettant de transformer symboliquement l’épargne monétaire en « argent d’abeille » : le miel.

« À une époque où les banques n’épargnent personne, la Banque du Miel propose d’investir dans un service public de pollinisation et de produire ainsi de la richesse et du collectif plutôt que de l’argent et de la solitude. »

 

Restaurer les écosystèmes naturels

La réflexion menée à la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain ne se limite pas à la reconnexion entre l’humain et le reste du vivant. La symbiose consiste également à s’inspirer du fonctionnement des écosystèmes pour imaginer de nouvelles manières d’aménager les territoires et de répondre aux défis environnementaux.

L’environnementaliste et spécialiste de l’économie symbiotique Isabelle Delannoy prend notamment l’exemple des jardins de pluie, un système alternatif de gestion des eaux de ruissellement urbain.

Plutôt que d’évacuer systématiquement l’eau de pluie par les réseaux d’assainissement, celle-ci peut être dirigée vers des dispositifs naturels d’infiltration : fossés, chaussées réservoirs, jardins ou puits d’infiltration.

« Grâce aux jardins de pluie, on recharge les nappes en respectant leur cycle », explique Isabelle Delannoy.

Ces infrastructures vertes permettent également de lutter contre les îlots de chaleur et peuvent favoriser les mobilités actives, notamment la marche et le vélo.

En Occitanie, la Région, les agences de l’eau et l’Office international de l’Eau ont engagé des actions de sensibilisation autour de ces pratiques.

Cette approche s’inscrit dans la continuité d’expériences de « rain gardens » développées dans certaines villes américaines.

De la monoculture à un lieu d’expérimentation

Tirer parti du fonctionnement des systèmes vivants, c’est aussi ce qu’a entrepris Olivier Darné en transformant une monoculture de la région parisienne en espace de permaculture, d’expérimentation et de culture au sens large.

« Au 19e siècle, 130 maraîchers occupaient la Plaine des Vertus en Seine-Saint-Denis ; ils n’étaient plus que 30 dans les années 1970, et en 2016 il n’en restait plus qu’un, René, à la tête d’une monoculture géante, un vrai parking à salades », résume Olivier Darné.

Au départ de René, Olivier Darné et le collectif artistique Le Parti Poétique transforment le site en un lieu d’expérimentation à ciel ouvert : Zone Sensible.

Le lieu devient une ferme urbaine mêlant « nourriture, culture et nature », gratuite et ouverte à tous, où il est notamment possible de se former au maraîchage. Un espace redevenu fertile, au sens propre comme au figuré.

L’humain, orchestrateur des symbioses

L’un des enseignements de cette rencontre organisée par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain tient dans cette idée : penser la symbiose ne signifie pas opposer l’humain à la nature.

Dans les différents projets présentés, l’humain ne disparaît pas. Son rôle change.

« La Nature sait faire des choses mieux que l’Humain, mais l’Humain sait organiser ces choses, explique Isabelle Delannoy. Nous savons rapprocher des plantes qui auraient mis un temps infini à se rencontrer, créer des zones humides là où elles n’arriveraient jamais seules, etc. »

Cette capacité à orchestrer des équilibres naturels s’observe également en France.

À la Ferme du Bec Hellouin, en Normandie, production agricole et réensauvagement sont ainsi associés.

« La ferme crée des niches écologiques grâce à des cultures qui associent plus de 300 variétés de légumes, fleurs, plantes, arbres, explique Cyril Dion. Cela permet non seulement d’avoir plus de 30 espèces qui y nichent et plus de 45 espèces qui la visitent régulièrement, mais aussi de profiter d’une vie microbiologique qui crée du vivant 10 fois plus vite qu’à l’état naturel et qui stocke 10 % de carbone en plus chaque année. »

« C’est là que l’humain prend tout son sens, conclut-il. L’humain peut non seulement arrêter de détruire les écosystèmes, mais a surtout le pouvoir de jouer un rôle particulier en les optimisant. »

L’économie symbiotique : repenser notre « maison commune »

Cette réflexion sur la place de l’humain dans les écosystèmes conduit naturellement à interroger notre modèle économique.

La racine du mot économie — oikonomia en grec ancien — renvoie à l’idée d’administration de la maison.

Pour Isabelle Delannoy, notre économie doit elle aussi retrouver cette fonction et évoluer vers une économie symbiotique, fondée sur la diversité des acteurs et leurs interactions.

« Pour assurer son rôle de catalyseur, l’Humain doit créer une économie symbiotique, basée sur la diversité et les interactions pour produire une force régénératrice », résume-t-elle.

Pour donner corps à cette idée, elle propose aux participants de la rencontre de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain un exercice prospectif : imaginer l’Occitanie quinze ans plus tard.

Dans ce futur possible, les services sont accessibles à proximité, bureaux et logements cohabitent, les friches accueillent de nouvelles activités et les espaces urbains sont largement végétalisés.

Les jardins de pluie contribuent à infiltrer l’eau et à recharger les nappes phréatiques. Des dispositifs naturels participent à l’épuration des eaux. La biodiversité revient en ville et les habitants utilisent moins leur voiture.

Les enfants observent et comptent les insectes et les oiseaux en lien avec la recherche. Les commerces locaux participent à la circulation de la richesse dans les territoires. Des plateformes de financement participatif et des systèmes de parts sociales développent de nouvelles formes de coopération.

La propriété elle-même évolue : posséder un équipement devient moins important que pouvoir en disposer lorsque l’on en a besoin.

Et si cette économie du futur existait déjà ?

Ce récit prospectif n’est pas entièrement fictif.

Plusieurs des initiatives évoquées existent déjà, notamment en Occitanie, où des milliers de jardins participent à des programmes de comptage des populations d’oiseaux.

Ces démarches permettent de suivre l’évolution de la biodiversité et peuvent contribuer à la mise en place de programmes de préservation ou de réintroduction d’espèces.

Si Isabelle Delannoy imagine ce futur, c’est avant tout pour mettre en évidence le point commun entre ces pratiques régénératrices : la diversité et les interactions.

« Nous avons là une économie complète qui est apparue et qui s’appuie sur la symbiose, c’est-à-dire le mécanisme le plus puissant du vivant. »

Une réflexion qui fait directement écho à la vocation de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : observer les transformations à l’œuvre, croiser les regards et explorer dès aujourd’hui les modèles économiques, sociaux et environnementaux susceptibles de façonner le monde de demain.