
23 Oct Pour imaginer le monde du travail de demain, plongeons dans le passé !
Organisation du travail : sommes-nous vraiment entrés dans l’ère numérique ?
Télétravail, nouvelles organisations, transformation des métiers : les façons de travailler évoluent. Pourtant, selon le paléoanthropologue Pascal Picq, nos organisations restent encore largement héritées de l’ère industrielle. Comment adapter le travail à la révolution numérique ? Quelques pistes pour repenser nos modèles et préparer le futur du travail avec la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain.
À quoi ressemblera le monde du travail demain ? Qui travaillera ? Comment ? Et où travaillerons-nous ?
Pour explorer ces questions, la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain, impulsée et développée par la Région Occitanie, invitait le 14 juin 2022 le paléoanthropologue Pascal Picq à partager sa vision des transformations du travail à l’heure de l’économie de l’innovation.
L’auteur de Les chimpanzés et le télétravail – vers une (r)évolution anthropologique (Éd. Eyrolles, 2021) propose de regarder nos nouvelles façons de travailler à travers un prisme original : celui de l’évolution.
« Nous n’avons pas modifié les conséquences sociales et économiques de l’ère industrielle. »
Pascal Picq
Futur du travail : pourquoi est-il si difficile de prévoir ce qui nous attend ?
« Bonjour les Sapiens et les Sapiennes », lance Pascal Picq en préambule.
Une façon de rappeler un principe fondamental de l’histoire humaine : nous évoluons constamment.
Mais comment s’adapter à un avenir qui, par définition, n’est pas encore écrit ?
Le paléoanthropologue invite à se méfier des prédictions trop affirmatives. Il cite notamment Jeremy Rifkin, qui annonçait la fin du travail.
« On n’a jamais autant bossé dans le monde ! », rétorque Pascal Picq.
Pourquoi les projections sur le futur peuvent-elles se révéler si éloignées de la réalité ?
Parce que, selon lui, nous avons tendance à « évaluer le monde à venir à partir de critères du monde que l’on va quitter ».
Face à un avenir incertain, une autre stratégie devient alors possible : plutôt que chercher à prévoir précisément ce qui arrivera, développer notre capacité d’adaptation.
Et pour Pascal Picq, l’une des clés de cette adaptation se trouve chez Charles Darwin : la diversité.
Nos organisations du travail sont-elles encore héritées de l’ère industrielle ?
Pour Pascal Picq, nous ne sommes pas réellement sortis de l’ère industrielle.
« Elle a été une transformation profonde de nos sociétés mais nous n’avons pas modifié, après un siècle et demi, les conséquences sociales, économiques et politiques liées à ce mode de production. »
La révolution industrielle a profondément transformé les moyens de production, l’organisation des entreprises et, avec eux, notre rapport au travail. La révolution numérique n’aurait pas encore provoqué une transformation organisationnelle d’une ampleur comparable.
Pourtant, les nouvelles formes de travail ne sont pas apparues hier.
Le télétravail, par exemple, était techniquement envisageable bien avant la pandémie grâce au développement des télécommunications et des outils numériques.
La question n’est donc plus seulement de disposer des technologies nécessaires.
Elle est de savoir comment les intégrer dans une nouvelle organisation du travail.
Télétravail : repenser la place du collectif
La crise sanitaire a brutalement accéléré le recours au télétravail et obligé entreprises et collaborateurs à expérimenter de nouvelles façons de fonctionner.
Comment maintenir la cohésion ? Pourquoi revenir au bureau ? Quelles activités peuvent être réalisées à distance ? Et pour quelles tâches avons-nous réellement besoin de nous retrouver ?
Pascal Picq propose de regarder du côté de nos cousins primates.
« Les chimpanzés se rassemblent pour les activités sociales ou professionnelles de haute importance et se séparent pour les tâches plus prosaïques. »
Derrière la métaphore apparaît une question particulièrement actuelle pour les organisations : le lieu de travail doit-il être déterminé par une règle générale ou par la nature des tâches à accomplir ?
Pour Pascal Picq, cette réflexion doit également intégrer la répartition du travail entre technologies et individus :
« Quelles sont les tâches pour les machines, les tâches pour les humains et les tâches hybrides ? »
Une interrogation qui dépasse largement le télétravail et concerne directement la transformation numérique des métiers.
Les nouvelles organisations du travail ne sont pas accessibles à tous
Le développement du travail à distance a également mis en évidence de fortes disparités.
Tous les métiers ne sont pas télétravaillables. Tous les salariés ne disposent pas non plus des mêmes conditions matérielles ou de la même autonomie pour travailler à distance.
Pascal Picq rappelle ainsi que les nouvelles formes d’organisation du travail doivent être observées à travers plusieurs dimensions : technologique, culturelle, anthropologique et sociale.
Les pratiques peuvent notamment varier fortement selon les cultures managériales, le degré d’autonomie accordé aux collaborateurs ou encore la place donnée à la confiance.
Mais une autre fracture demeure : celle qui sépare les métiers pouvant bénéficier du travail à distance de ceux qui nécessitent une présence physique.
« Les personnes de la première et de la seconde ligne, moins diplômées, sont obligées de se déplacer. Quand on pense aux nouvelles formes de travail, ces problématiques interviennent aussi », souligne Pascal Picq.
Penser le futur du travail suppose donc de ne pas réduire sa transformation au seul télétravail.
La diversité, moteur d’adaptation et d’innovation
Face à l’incertitude, Pascal Picq revient à un principe central de l’évolution : la diversité augmente les possibilités d’adaptation.
Cette idée vaut également pour les entreprises.
Dans une économie fondée sur l’innovation, se priver d’une partie des compétences, des expériences ou des points de vue disponibles revient à réduire sa capacité à trouver de nouvelles solutions.
Dans son ouvrage Et l’Évolution créa la femme, Pascal Picq s’intéresse notamment à la place des femmes dans l’évolution de la lignée humaine et établit un lien entre diversité, innovation et performance des sociétés.
Son message aux organisations est sans détour :
« Dans un monde qui est celui de l’économie de l’innovation, plus vous discriminez, plus vous allez vers les emmerdements. »
Au-delà de la formule, l’idée défendue est claire : une organisation plus diverse dispose d’une plus grande variété de réponses possibles face au changement.
Transformation numérique : quels rôles pour les humains et les machines ?
La révolution numérique ne concerne pas uniquement les métiers intellectuels ou les salariés travaillant derrière un écran.
Industrie, artisanat, production, services : l’ensemble du monde du travail est susceptible d’être transformé par le numérique, l’automatisation et la robotisation.
Dès lors, l’enjeu n’est pas simplement de déterminer quels emplois pourraient disparaître.
Il s’agit surtout de comprendre comment les tâches vont évoluer et comment les compétences devront se transformer.
Quelles activités automatiser ? Lesquelles conserver aux humains ? Quelles tâches réaliser en coopération avec les machines ?
Cette approche par les tâches permet de dépasser l’opposition entre humain et technologie pour réfléchir à de nouvelles formes de complémentarité.
Elle pose également un enjeu majeur de formation et d’adaptation des compétences, y compris pour les métiers traditionnellement considérés comme moins qualifiés.
Expérimenter les nouvelles organisations du travail
Télétravail, automatisation, management à distance, diversité, nouvelles compétences : les transformations sont déjà là.
Mais pour Pascal Picq, disposer des technologies ne signifie pas avoir accompli la révolution numérique.
La véritable transformation concerne aussi nos organisations, nos pratiques managériales, nos compétences et notre manière de répartir le travail entre humains et machines.
Une réflexion qui rejoint directement les enjeux explorés par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain autour du futur du travail.
Plutôt que chercher à déterminer avec certitude à quoi ressemblera le travail dans dix ou vingt ans, l’enjeu consiste alors à créer des organisations suffisamment diverses et adaptables pour expérimenter de nouvelles réponses.
Car s’il est difficile de prévoir précisément les métiers de demain, Pascal Picq formule au moins une certitude :
« La seule chose dont je suis certain, c’est qu’il y aura toujours du travail. »
