23 Oct Lieux de travail : demain tous hybrides ?
Lieux de travail de demain : bien plus qu’une question de télétravail
Et si le travail hybride ne consistait pas seulement à alterner entre bureau et domicile ? Tiers-lieux, espaces partagés, travail en proximité, nouvelles relations aux territoires : les lieux de travail se transforment et dessinent de nouvelles façons de travailler. La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain explore ces mutations avec des entrepreneurs, chercheurs et spécialistes des imaginaires.
Télétravail ou présentiel ? Depuis la crise sanitaire, cette opposition structure largement les débats sur le futur du travail.
Mais elle pourrait bien masquer une transformation beaucoup plus profonde.
À l’image des espaces de co-living apparus aux États-Unis puis développés dans d’autres pays, de nouvelles formes de lieux brouillent les frontières traditionnelles entre travail, habitat, services et sociabilité.
Les lieux hybrides pourraient-ils préfigurer une nouvelle géographie du travail ? La science-fiction et nos imaginaires collectifs peuvent-ils nous aider à concevoir les espaces dans lesquels nous travaillerons demain ?
Ces questions étaient au cœur d’une Longue-Vue organisée le 7 décembre 2022 par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain, autour d’une idée centrale : l’hybridation pourrait transformer bien davantage que nos seuls lieux de travail.
L’hybridation, bien au-delà du travail hybride
Premier constat : il n’y a pas que le travail qui devient hybride.
La philosophe Gabrielle Halpern en fait même l’une des grandes tendances de notre époque.
« C’est le fait de mettre ensemble des choses, des métiers, des personnes, des générations, des activités, des secteurs qui semblent contradictoires. Mais mis ensemble, ils permettent de créer quelque chose de nouveau. »
Gabrielle Halpern
Les tiers-lieux en constituent une illustration particulièrement visible.
Épicerie solidaire, crèche, espace de coworking, incubateur, atelier d’artiste, lieu culturel… Plusieurs fonctions autrefois séparées peuvent désormais cohabiter dans un même espace.
Mais l’hybridation ne concerne pas seulement les lieux.
Elle consiste aussi à faire dialoguer des univers que nous avons pris l’habitude d’opposer : travail manuel et intellectuel, ville et campagne, tradition et innovation, production et services, individuel et collectif.
Pour Gabrielle Halpern, notre difficulté vient précisément de notre tendance à tout catégoriser.
« Notre cerveau est une usine de production massive de cases. »
Et si le futur du travail consistait justement à en sortir ?
Sortir des cases pour inventer de nouveaux modèles
L’hybridation peut aussi transformer la manière d’innover.
L’entreprise occitane Bulane, créée en 2009, en fournit une illustration. Son activité repose sur une technologie permettant de produire une flamme oxy-hydrogène à partir d’électricité.
« Bulane, c’est le mariage improbable d’une flamme produite à partir d’électricité, de vent et de soleil. On veut montrer que l’on peut se passer de gaz », explique son président Nicolas Jerez.
L’exemple dépasse la seule question énergétique.
Il illustre une logique qui consiste à croiser des technologies, des compétences ou des approches différentes pour faire émerger de nouvelles solutions.
Sortir de l’hyperspécialisation pour retrouver de la diversité devient ainsi l’une des caractéristiques de l’hybridation.
« Les jeunes générations questionnent la division du travail où chacun évolue dans un monde hyper spécialisé, où l’on a perdu le sens de l’action collective dans l’entreprise. »
Gabrielle Halpern
Cette évolution pourrait progressivement transformer les métiers eux-mêmes : des compétences acquises dans un domaine peuvent être transposées dans un autre, tandis que les frontières entre certaines fonctions deviennent moins rigides.
Polyvalence : et si les métiers de demain étaient moins spécialisés ?
Cette logique est déjà à l’œuvre dans certaines entreprises.
Julien Tuffery, PDG de l’Atelier Tuffery, refuse par exemple d’opposer savoir-faire traditionnel et innovation.
L’entreprise travaille avec des filateurs du Tarn, cultive un savoir-faire local et exporte pourtant ses jeans jusqu’au Japon et aux États-Unis.
Son organisation repose notamment sur ce qu’il appelle « l’ultra-polyvalence ».
« Une formation chez nous prend environ deux ans et demi, car justement nous ne croyons pas dans le mono-tâche », explique-t-il.
Un exemple qui interroge directement les compétences de demain.
Face aux transformations technologiques et économiques, la capacité à maîtriser plusieurs tâches, à transférer ses compétences et à évoluer entre différents univers pourrait devenir aussi importante que la spécialisation.
Après le télétravail, le travail en proximité ?
Cette hybridation concerne également les lieux.
Sommes-nous condamnés à choisir entre travailler chez soi ou retourner au bureau ?
Pour Dominique Valentin, créateur des Relais d’Entreprises, la réponse est non.
Son réseau de tiers-lieux implantés dans des territoires ruraux ou périurbains cherche à proposer une troisième possibilité : travailler à proximité de son domicile sans nécessairement travailler chez soi.
Une organisation susceptible de réduire certains déplacements vers les métropoles tout en maintenant des espaces professionnels et collectifs.
« L’idée est que chacun puisse choisir son lieu de vie et ne plus le subir », explique Dominique Valentin.
Le lieu de travail devient alors une composante d’une réflexion beaucoup plus large sur l’aménagement du territoire, les mobilités, l’attractivité rurale et la qualité de vie.
Le territoire, nouvel espace du futur du travail
Cette transformation conduit Gabrielle Halpern à proposer une autre notion : celle de responsabilité territoriale.
« On entend parler de la responsabilité sociale, environnementale. Mais il est temps de mettre en avant la responsabilité territoriale, celle qui incombe à tous les acteurs de la cité de créer des ponts au sein du territoire. »
Entreprises, collectivités, associations ou tiers-lieux pourraient ainsi être amenés à jouer un rôle croissant dans les écosystèmes locaux.
Pour la philosophe, « tous les lieux sont appelés à devenir des tiers-lieux ».
Derrière la formule apparaît une évolution plus profonde : le lieu ne serait plus défini par une seule fonction.
Une entreprise pourrait accueillir d’autres activités. Un commerce devenir lieu de rencontre. Un espace culturel accueillir du travail. Un village proposer des services jusqu’alors concentrés dans les métropoles.
Le futur du travail rejoint alors directement le futur des territoires.
Imaginer les lieux de travail de demain
Comment anticiper ces transformations ?
Pour Nicolas Minvielle, professeur de design et spécialiste des imaginaires et de la science-fiction, les récits constituent justement un moyen d’explorer différents futurs.
« Le monde de demain se construit autour de micro-récits et la bonne échelle pour ces récits, c’est le territoire qui permet un temps long. »
La prospective permet ainsi de dépasser la seule question : combien de jours de télétravail par semaine ?
Elle ouvre d’autres possibilités.
Et si nous travaillions davantage près de chez nous ? Et si les espaces professionnels devenaient multifonctionnels ? Et si les frontières entre entreprises, tiers-lieux et territoires devenaient plus poreuses ? Et si les métiers eux-mêmes devenaient plus hybrides ?
Autant d’hypothèses qui peuvent être confrontées aux usages et expérimentées.
Expérimenter de nouvelles façons de travailler
C’est précisément l’un des champs d’exploration de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : observer les transformations du travail, faire émerger des hypothèses et les confronter à la réalité des entreprises et des territoires.
Car le travail hybride pourrait être beaucoup plus qu’un compromis entre présentiel et distanciel.
Il interroge nos métiers, nos compétences, nos mobilités, notre rapport au collectif et jusqu’à la place des entreprises dans leur territoire.
Le véritable enjeu n’est peut-être donc plus de choisir où nous allons travailler demain.
Mais d’imaginer à quoi pourront servir les lieux dans lesquels nous travaillerons.