« Il faut se demander comment transformer ce moment de profonde destruction en une phase de création »

« Il faut se demander comment transformer ce moment de profonde destruction en une phase de création »

Crises et transformations : comment inventer les écosystèmes de demain ?

Guerres, crises économiques, révolutions industrielles ou technologiques : l’Histoire montre que les grandes ruptures peuvent accélérer l’émergence de nouveaux modèles économiques et de nouvelles organisations. La pandémie de Covid-19 a constitué l’un de ces moments de bascule. Mais une crise peut-elle réellement devenir un moteur de transformation et d’innovation ?

C’est autour de cette question que s’est ouvert le cycle de rencontres Longue-Vue de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain, créée par la Région Occitanie.

Spécialistes de l’évolution et des transformations technologiques, acteurs du développement territorial et dirigeants d’entreprise ont croisé leurs regards sous celui du sociologue et philosophe Edgar Morin, invité d’honneur de cette rencontre intitulée « Et demain ? ».

Une réflexion qui reste au cœur des enjeux de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD) : comment anticiper les transformations plutôt que les subir, expérimenter de nouveaux modèles et construire des organisations capables de s’adapter aux ruptures ?

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« Tout ce qui ne se régénère pas, dégénère. »

Edgar Morin

La crise : accident ou opportunité de transformation ?

Une crise mondiale peut-elle devenir une opportunité ? Le terme grec Krisis, dont est issu le mot crise, renvoie à l’idée de décision, de moment critique où un choix doit être fait.

Edgar Morin défend depuis longtemps cette conception de la crise comme un moment susceptible de faire émerger de nouvelles possibilités. Dans Pour une crisologie, il invitait déjà à dépasser une vision de la crise comme simple accident.

« Dans les sociétés, c’est en période de crise que se réveillent ces forces qui sont capables de créer le nouveau », explique-t-il.

La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration spectaculaire dans les entreprises. Certains projets ont été ralentis, d’autres considérablement accélérés.

Chez Zimmer Biomet, entreprise spécialisée dans les technologies médicales, la rupture du lien entre patients et médecins provoquée par l’épidémie a par exemple conduit à renforcer l’accompagnement préopératoire et postopératoire.

La sportech Vogo s’est quant à elle associée à Sys2diag, unité du CNRS, autour d’un test salivaire de détection du Covid-19.

« Quand nous sommes entrés en contact avec le CNRS sur ce projet, ça a tout chamboulé chez nous », témoigne Christophe Carniel, fondateur de Vogo. « Le projet a motivé les équipes comme jamais, la R&D s’est transformée, et nous avons opéré un transfert de technologie en trois mois au lieu de trois ans. »

Un exemple révélateur de la manière dont une contrainte extérieure peut bouleverser les organisations et accélérer l’innovation, la coopération et l’expérimentation.

De la crise à la destruction créatrice

Pour le paléoanthropologue Pascal Picq, nous évoluons dans un monde « schumpétérien ».

L’économiste Joseph Schumpeter a popularisé le concept de destruction créatrice : les innovations bouleversent les activités existantes, en font disparaître certaines et permettent simultanément l’émergence de nouveaux modèles.

La crise sanitaire a constitué un puissant accélérateur de ce phénomène.

Mais transformer une crise en opportunité ne signifie pas simplement accélérer l’innovation. Encore faut-il savoir quelle transformation nous souhaitons provoquer et quelles conséquences elle entraînera.

« Plus notre modèle rencontre du succès, et plus il modifie l’environnement : il faut donc envisager les conséquences de ces modifications. »

Pascal Picq

Innovation technologique : créer sans laisser de côté

Toute innovation produit des effets positifs mais peut également fragiliser des activités, des métiers ou des territoires.

Alec Ross prend l’exemple du smartphone : devenu l’une des innovations emblématiques de notre époque, il a simultanément bouleversé de nombreux secteurs — photographie, cartographie, musique, courrier, information…

Mais les transformations technologiques ne touchent pas seulement des marchés.

« Les lieux, les personnes et les sociétés sont aussi endommagés, voire détruits, s’ils ne prennent pas part au futur et sont laissés à la traîne », souligne Alec Ross.

Originaire de Virginie-Occidentale, aux États-Unis, il évoque les conséquences de la disparition progressive de l’industrie minière dans son territoire d’origine.

À l’inverse, certaines villes et certains territoires ont réussi à transformer leur modèle économique en misant sur la connaissance, les nouvelles compétences et l’innovation.

Une question devient alors centrale : comment accompagner les transformations technologiques sans laisser des populations, des métiers ou des territoires à l’écart ?

Mondialisation : les crises révèlent les fragilités des modèles

La crise sanitaire a également mis en évidence les fragilités d’une économie fortement mondialisée : dépendances industrielles, chaînes d’approvisionnement complexes, vulnérabilité de certains territoires et concentration des productions.

Pour Pascal Picq, il faut interroger le coût de ce modèle.

« Plus notre modèle rencontre du “succès”, et plus il modifie l’environnement : il faut donc envisager les conséquences de ces modifications. »

Dans Changer de voie, Edgar Morin formule lui aussi cette interrogation : « La pandémie mondiale a créé une crise violente de la mondialisation. On peut se demander aussi si la mondialisation n’a pas contribué à la crise violente de la pandémie. »

La crise agit alors comme un révélateur : elle rend visibles des vulnérabilités qui existaient auparavant mais auxquelles les organisations et les sociétés accordaient parfois trop peu d’attention.

Comme le résume Marie-Anne Péchinot : « La pandémie marque la fin de l’ignorance. »

D’où une question particulièrement actuelle pour les entreprises : comment construire des modèles capables de résister à des événements que l’on ne peut pas toujours prévoir ?

S’adapter ne signifie pas repartir de zéro

Face aux crises, faut-il appuyer sur RESET et tout recommencer ?

Pas nécessairement.

« S’adapter, ce n’est pas faire table rase du passé, c’est réunir des compétences et reconstruire des choses nouvelles avec des innovations », explique Pascal Picq.

Cette approche met au premier plan la notion d’écosystème d’innovation : plutôt que d’agir isolément, entreprises, chercheurs, collectivités, citoyens et acteurs économiques mettent en commun leurs compétences pour faire émerger de nouvelles réponses.

C’est précisément cette logique d’écosystème que la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain cherche à favoriser en Occitanie.

Écosystèmes d’innovation : coopérer pour préparer demain

Les territoires capables de faire travailler ensemble entreprises, recherche, pouvoirs publics et citoyens disposent d’un puissant levier pour anticiper les transformations.

L’enjeu ne consiste donc plus seulement à favoriser l’innovation technologique. Il s’agit de créer les conditions permettant aux innovations, aux compétences et aux nouvelles organisations de se rencontrer.

La crise sanitaire a notamment remis au premier plan une question stratégique : la relocalisation de certaines productions et compétences à l’échelle des territoires.

Cette approche suppose de dépasser les silos traditionnels et de favoriser les croisements entre secteurs, métiers et disciplines.

C’est l’un des principes sur lesquels s’est construite la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : créer en Occitanie des écosystèmes pluridisciplinaires associant entreprises, chercheurs, experts et citoyens afin de réfléchir collectivement aux transformations économiques et aux métiers de demain.

« Il y a, malgré tout, pour les entreprises, une vraie nécessité à voir loin », explique Raphaelle Lamoureux, alors directrice de la Cité.

« C’est la raison pour laquelle nous fédérons ici des nouveaux métiers et nouveaux modèles d’entreprises — ouvertes, durables —, aux côtés de spécialistes de la prospective technologique, d’experts des nouveaux modèles de production, de consommation et de travail. Il nous faut, plus que jamais, apprendre à apprendre. »

L’interdépendance au cœur des écosystèmes de demain

Pour comprendre ce que pourrait être un écosystème économique résilient, Pascal Picq propose de regarder du côté de l’évolution.

Lorsque les espèces coévoluent, chacune contribue indirectement au fonctionnement de l’ensemble : les insectes pollinisent les plantes, les fruits nourrissent d’autres espèces qui participent à leur tour à la dissémination des graines.

« En menant sa vie, chaque groupe rend service aux autres, et l’interdépendance rend tout le monde indispensable », résume le paléoanthropologue.

Cette logique peut également s’appliquer aux organisations et aux territoires.

Lorsqu’un acteur est fragilisé, c’est potentiellement tout son écosystème qui devient plus vulnérable.

À l’inverse, la coopération entre entreprises, recherche, institutions et citoyens peut permettre de mobiliser rapidement des compétences qui n’avaient pas vocation à travailler ensemble.

L’expérience menée entre Vogo et le CNRS pendant la crise sanitaire en constitue un exemple : une entreprise issue du sport a mobilisé ses compétences pour répondre à un besoin sanitaire, tout en découvrant de nouvelles capacités d’innovation.

Anticiper plutôt que subir les transformations

La question posée au début de cette Longue-Vue dépasse finalement largement la seule crise du Covid-19.

Les ruptures peuvent être sanitaires, technologiques, économiques, climatiques ou sociales. Leur nature change, mais elles posent aux entreprises une même question : comment continuer à agir lorsque l’environnement dans lequel elles évoluent se transforme profondément ?

Il ne s’agit pas de prévoir précisément la prochaine crise. Il s’agit de développer les capacités permettant d’y répondre : coopération, apprentissage, expérimentation, innovation et capacité à mobiliser rapidement de nouvelles compétences.

C’est aussi l’une des ambitions de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : aider les entreprises et les acteurs d’Occitanie à regarder au-delà de l’urgence immédiate, comprendre les transformations en cours et expérimenter les modèles de demain.

Car, comme le rappelle Edgar Morin, une crise ne pose pas seulement la question de savoir comment continuer.

Elle oblige aussi à interroger la manière dont nous voulons vivre, travailler et produire demain.

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