23 Oct Comment entreprises et territoires s’emparent de l’imaginaire pour bâtir le monde de demain ?
Imaginaire et progrès : comment entreprises et territoires peuvent construire le monde de demain
Et si imaginer le futur était déjà une manière de le construire ? Fiction, cinéma, prospective ou récits collectifs influencent notre perception du progrès, inspirent les innovations et peuvent contribuer à faire émerger de nouveaux modèles de société.
La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain (CEMD) a réuni chercheurs, entrepreneurs et élus pour explorer les liens entre imaginaire, innovation et progrès, et interroger le rôle que peuvent jouer les entreprises et les territoires dans la construction de futurs souhaitables.
Albert Einstein le disait : « L’imagination est plus importante que la connaissance car la connaissance est limitée tandis que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution. »
Comment trouver l’inspiration pour se projeter vers d’autres représentations du monde ? Comment les entreprises et les territoires peuvent-ils contribuer à renouveler nos imaginaires ?
Autant de questions auxquelles la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain a consacré, le 23 mai 2022, le deuxième acte de sa Longue-Vue « On n’arrête pas le progrès ? ».
Technologies et imaginaires : la fiction peut-elle inventer le futur ?
Premier élément indissociable de l’imaginaire : la fiction.
« Quelle est la relation entre les faits de science, la recherche et les faits de fiction ? », interroge Nicolas Minvielle, professeur à Audencia Business School, docteur en économie et spécialiste des imaginaires, également showrunner pour la Red Team Défense des armées françaises.
Pour illustrer cette relation, il s’appuie sur une archive de l’INA datant de 1947 dans laquelle l’écrivain et journaliste René Barjavel imagine des technologies et usages qui rappellent, avec plusieurs décennies d’avance, le smartphone, l’information en continu ou encore les séries télévisées.
« Les fictions mettent en scène des usages et des technologies existants et inspirent de nouvelles images et technologies », explique Nicolas Minvielle.
La fiction ne se contente donc pas de représenter le futur : elle peut contribuer à le façonner.
Le Communicator de Star Trek aurait ainsi nourri l’imaginaire autour des téléphones mobiles à clapet. Autre exemple cité : le compte à rebours utilisé lors des lancements spatiaux, popularisé au cinéma par Fritz Lang dans Woman in the Moondès 1929.
Les imaginaires deviennent alors de véritables laboratoires : ils permettent de représenter des technologies avant même qu’elles n’existent et d’explorer les usages qui pourraient en découler.
Nos imaginaires ne sont jamais neutres
Mais imaginer le futur n’est pas un exercice anodin.
« Les imaginaires ne sont pas neutres », prévient Nicolas Minvielle.
Qu’ils soient produits par des États, des entreprises technologiques ou des industries culturelles, les récits véhiculent une certaine représentation du monde, de la technologie et de la société.
Dans son ouvrage Hollywood, le Pentagone et le monde, Jean-Michel Valantin analyse notamment les relations entre l’armée américaine, le cinéma et les représentations technologiques de la guerre.
Les récits peuvent donc inspirer l’innovation, mais aussi orienter notre perception du futur.
Ils ont le pouvoir, selon Nicolas Minvielle, de « manipuler notre vision de demain ».
D’où une question essentielle en matière de prospective : qui fabrique les imaginaires à travers lesquels nous nous représentons l’avenir ?
De la connaissance à l’action : pourquoi avons-nous besoin de récits ?
À l’inverse, disposer de connaissances ne suffit pas toujours à provoquer l’action.
Nicolas Minvielle prend l’exemple des rapports scientifiques consacrés au changement climatique : accumuler des faits, des données et des projections ne garantit pas leur appropriation par la société.
La fiction peut permettre de rendre ces enjeux plus concrets.
Le film Don’t Look Up a notamment mis en scène, sous la forme d’une satire, la difficulté à provoquer une réaction collective face à une menace pourtant documentée.
Pour Nicolas Minvielle, l’un des enjeux consiste donc à proposer des imaginaires capables de générer de l’action.
La prospective ne consiste plus seulement à produire de la connaissance sur demain. Elle doit aussi permettre de raconter, représenter et mettre en discussion différents futurs possibles.
L’Europe à la recherche d’un récit collectif
Parmi les imaginaires susceptibles de structurer notre vision du futur figure celui de l’Europe.
Face à la puissance des récits culturels et technologiques américains, mais aussi à ceux portés par d’autres pays comme la Corée du Sud ou la Chine, l’imaginaire européen peine parfois à s’imposer.
Pourquoi l’Europe a-t-elle autant de difficultés à faire rêver ?
Pour Viviane de Beaufort, professeure et chercheuse en droit européen à l’ESSEC, l’Europe constitue pourtant un espace essentiel face aux grands défis contemporains.
Son récit historique repose notamment sur la paix et la coopération.
Mais cette promesse peut sembler abstraite pour des générations qui n’ont pas directement connu la guerre sur leur territoire.
Or, rappelle Viviane de Beaufort, cette stabilité constitue précisément l’un des socles permettant d’affronter collectivement les chocs économiques, sociaux, sanitaires ou climatiques.
L’enjeu consiste donc aussi à réinventer le récit européen pour lui redonner une capacité de projection vers l’avenir.
Quand l’imaginaire nourrit l’entrepreneuriat et l’innovation
L’imaginaire ne façonne pas seulement les grands récits collectifs. Il peut également influencer très concrètement des vocations, des innovations et des projets entrepreneuriaux.
Xavier Facelina, CEO de Seclab, entreprise montpelliéraine spécialisée dans la cybersécurité, en est un exemple.
C’est notamment en découvrant le film WarGames qu’il se passionne pour l’informatique et la cybersécurité.
Des années plus tard, il met cette expertise au service des entreprises et des institutions et collabore notamment avec le ministère de la Défense sur des problématiques d’automatisation de centres de commande.
Une situation qui n’est pas sans rappeler le film qui avait nourri sa vocation.
Dans la cybersécurité comme dans de nombreux domaines technologiques, l’un des enjeux consiste précisément à penser le futur pour anticiper des menaces qui n’existent pas encore.
Et dans vingt ans ?
Xavier Facelina imagine deux trajectoires : l’une dans laquelle « la technologie continue d’aller plus vite que nous » ; l’autre où la cybersécurité serait tellement intégrée aux autres métiers qu’elle ne constituerait plus une compétence isolée.
Une manière de rappeler que les métiers de demain se construisent aussi à travers notre capacité à imaginer leurs transformations.
Les territoires, laboratoires des futurs possibles
Les territoires ont eux aussi un rôle déterminant dans la construction des imaginaires.
Ils peuvent devenir des espaces où les futurs ne sont plus seulement racontés mais expérimentés concrètement avec les citoyens et les entreprises.
Pour Michaël Delafosse, maire de Montpellier et président de Montpellier Méditerranée Métropole, les territoires doivent notamment permettre de retrouver confiance dans notre capacité collective à agir et à construire l’avenir.
Jalil Benabdillah, Vice-Président Économie, Emploi, Innovation et Réindustrialisation de la Région Occitanie, défend également cette approche.
Pour lui, un territoire doit être capable de faire de la prospective tout en se nourrissant « des réalités, des envies et des rêves des citoyens ».
Une conception qui fait du territoire un espace privilégié pour confronter les imaginaires à la réalité : imaginer, expérimenter, observer les effets et faire évoluer les solutions.
La Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : mettre les imaginaires à l’épreuve du réel
C’est précisément l’un des rôles de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : créer des espaces où entreprises, chercheurs, citoyens et acteurs publics peuvent prendre de la hauteur sur les transformations en cours et explorer collectivement différents futurs.
Car imaginer demain ne consiste pas à prédire ce qui va arriver.
Il s’agit plutôt de faire émerger plusieurs futurs possibles, de les confronter, de questionner leurs conséquences et d’expérimenter les plus souhaitables.
Face à l’intelligence artificielle, aux transformations du travail, aux transitions environnementales ou aux nouveaux modèles économiques, les imaginaires deviennent alors de véritables outils de prospective.
Ils permettent de déplacer la question.
Non plus seulement : « Que va-t-il se passer demain ? »
Mais : « Quel demain voulons-nous rendre possible ? »